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Dégât des eaux et garantie décennale : comment l'expert identifie et documente un sinistre constructeur

Quand une fuite provient d'une malfaçon ou d'un vice de construction, le régime applicable n'est plus l'IRSI mais la garantie décennale. Ce que l'expert en recherche de fuite doit identifier, documenter et transmettre pour orienter correctement le dossier.

équipe Hovlia·7 mai 2026·8 min de lecture
Plombier inspectant des canalisations encastrées dans un bâtiment neuf — garantie décennale et dégât des eaux

L'expert arrive, localise la fuite, produit son rapport — et repart. Dans la plupart des sinistres dégât des eaux, ce schéma est correct. Mais dans certains cas, la question ne se limite pas à où la fuite se produit : elle porte sur pourquoi la canalisation a cédé, qui l'a posée, et quand. Si le sinistre trouve son origine dans un vice de construction ou une malfaçon, le régime applicable n'est plus l'IRSI entre assureurs de copropriété — c'est la garantie décennale, avec des conséquences radicalement différentes pour toutes les parties.

Important

Un expert en recherche de fuite qui ne sait pas distinguer un sinistre IRSI d'un sinistre décennal passe à côté d'un volet de son rôle. La documentation qu'il produit (ou omet) peut bloquer l'indemnisation ou, au contraire, déclencher la prise en charge à première demande via la dommages-ouvrage.

Les trois garanties légales de la construction

Le droit français impose aux constructeurs trois niveaux de responsabilité après réception des travaux, définis aux articles 1792 à 1792-6 du Code civil :

La garantie de parfait achèvement (GPA) couvre pendant un an à compter de la réception tous les désordres signalés dans le procès-verbal ou notifiés par lettre recommandée. Elle est la plus large mais la plus courte.

La garantie biennale (deux ans) porte sur les éléments d'équipement dissociables du bâtiment — robinetterie, chauffe-eau, ballon d'expansion — qui peuvent être enlevés sans détérioration du gros œuvre.

La garantie décennale couvre pendant dix ans les désordres qui compromettent la solidité de l'ouvrage ou le rendent impropre à sa destination. C'est celle qui nous intéresse quand le dégât des eaux trouve son origine dans une malfaçon structurelle : canalisation encastrée dans la chape posée sans gaine protectrice, joint de dilatation absent sur un réseau en cuivre de grande longueur, défaut d'étanchéité sur un ouvrage de génie civil enterré.

Référence

Code civil, art. 1792 : « Tout constructeur d'un ouvrage est responsable de plein droit, envers le maître de l'ouvrage ou l'acquéreur, des dommages, même résultant d'un vice du sol, qui compromettent la solidité de l'ouvrage ou qui, l'affectant dans l'un de ses éléments constitutifs ou l'un de ses éléments d'équipement, le rendent impropre à sa destination. » — Légifrance

Quand le dégât des eaux devient un désordre décennal

Deux critères permettent de qualifier un désordre au sens de l'article 1792 :

L'atteinte à la solidité de l'ouvrage

Une fuite persistante dans une dalle en béton armé peut, à terme, carbonater les armatures et menacer la structure. Une infiltration chronique dans une fondation fragilise le béton par cycles gel-dégel. Ce type de désordre est décennal dès lors qu'il compromet l'intégrité structurelle, même si la fuite elle-même paraît anodine.

L'impropriété à destination

Un logement dont les canalisations d'eau chaude sanitaire sont systématiquement atteintes de corrosion accélérée due à une mauvaise sélection de matériaux (par exemple, du cuivre en contact direct avec du béton sans protection alcaline, en violation de la NF DTU 60.1) est rendu impropre à sa destination : les occupants ne peuvent pas l'habiter dans des conditions normales. Le désordre est décennal.

À retenir

L'impropriété à destination ne requiert pas que le bâtiment soit inhabitable en totalité. Une pathologie limitée à un appartement ou un niveau peut suffire, dès lors qu'elle interdit une utilisation normale de l'espace concerné (Cass. 3e civ., jurisprudence constante).

Exemples concrets que l'expert rencontre sur le terrain :

  • Canalisation d'alimentation eau froide encastrée sans fourreau dans une chape à faible épaisseur : la dilatation thermique provoque des fissurations répétées
  • Soudure sur tube cuivre réalisée avec flux corrosif non rincé : piqûres de corrosion interne progressive, débit cumulé de plusieurs litres par jour
  • Collecteur de distribution en polyéthylène réticulé (PER) noyé dans le béton sans gaine, exposé à une teneur en chlorure excessive : fragilisation et microfissures après quelques années
  • Manchon de raccord non conforme sur une canalisation de distribution collective : joint de caoutchouc dégradé par la chaleur de l'eau à 60 °C, absent de la liste des produits admis en avis technique CSTB

La dommages-ouvrage : le premier interlocuteur

Avant toute action judiciaire contre le constructeur, le maître d'ouvrage (ou l'acquéreur) qui a souscrit une assurance dommages-ouvrage (DO) peut déclencher la prise en charge à première demande, sans attendre que la faute du constructeur soit établie. C'est l'assureur DO qui préfinance les réparations, puis exerce le recours contre la garantie décennale du constructeur.

85 %
Part des maîtres d'ouvrage soumis à l'obligation de souscrire une DO en France — Légifrance (Loi Spinetta, 1978, art. L. 242-1 Code des assurances)

Le délai de réponse de l'assureur DO est encadré : 60 jours pour diligenter un expert, 90 jours pour proposer une offre d'indemnisation. Si le désordre est reconnu décennal, la réparation doit être financée avant tout recours.

Pour l'expert en recherche de fuite, la dommages-ouvrage change le contexte de mission : ce n'est plus l'assureur du sinistré qui mandate, mais potentiellement l'assureur DO qui commande un rapport technique pour étayer sa décision.

Le rôle concret de l'expert sur un dossier décennal

Sur un sinistre ordinaire, l'expert localise la fuite et décrit son mécanisme immédiat. Sur un dossier potentiellement décennal, la mission s'élargit à trois volets supplémentaires.

1. Dater les travaux

L'expert doit établir — ou permettre d'établir — la date de réception du chantier. Sans réception, le délai décennal ne court pas. En pratique :

  • Consulter le procès-verbal de réception fourni par le maître d'ouvrage
  • Identifier les marques d'usine sur les tuyaux (certains fabricants estampillent l'année de production)
  • Relever la référence de l'avis technique du produit défaillant : si l'avis a été retiré après la pose, c'est un indice de non-conformité lors de la mise en œuvre

2. Identifier le corps d'état responsable

Plombier, maçon, carreleur, entrepreneur gros œuvre : sur un chantier, plusieurs corps d'état interviennent sur les canalisations. L'expert doit décrire précisément l'interface — une canalisation fuyante sous carrelage peut relever de la plomberie (tube mal serré) ou du gros œuvre (chape trop mince ayant broyé le tube).

3. Qualifier la nature du défaut

Trois catégories de défauts conduisent au régime décennal :

  • Vice de conception : calcul de pression incorrect, absence de vase d'expansion sur un réseau fermé
  • Vice de mise en œuvre : pose d'un raccord compressif sur tube cuivre au lieu d'un raccord à sertir, défaut de pente sur un réseau gravitaire
  • Vice des matériaux : utilisation d'un produit non conforme ou non adapté aux conditions d'exploitation (température, pression, qualité de l'eau)

Attention

L'expert ne se prononce pas sur la faute — c'est le rôle du juge ou de l'assureur DO. En revanche, il doit décrire factuellement le défaut observé et le confronter aux règles de l'art (NF DTU, avis technique, fiche technique fabricant). Cette description factuelle est le socle sur lequel le juriste ou l'assureur construira la qualification.

Ce que le rapport doit contenir pour orienter vers la décennale

Un rapport d'expertise destiné à un dossier décennal va au-delà du compte rendu de localisation standard. Il doit inclure :

ÉlémentDétail attendu
Date de pose estiméeRéférence au PV de réception, ou éléments techniques permettant d'estimer la date
Désignation précise du composant défaillantMarque, référence, norme applicable (NF EN 806, NF DTU 60.1…)
Description du défautVice visible, comparaison avec les prescriptions de la norme ou de l'avis technique
Corps d'état présuméPlomberie, gros œuvre, carrelage — avec justification
Étendue des dégâts constatésPhotos annotées, cartographie des zones humides (protimètre)
Absence ou présence d'une DOMentionner si le maître d'ouvrage a communiqué ses polices

Astuce

Demandez systématiquement à votre donneur d'ordre si une assurance dommages-ouvrage a été souscrite au moment de la construction. Cette information n'est pas toujours spontanément fournie, mais elle conditionne le circuit d'indemnisation : DO + recours décennal versus convention IRSI entre assureurs habitation.

La prescription : un enjeu souvent négligé

La garantie décennale court dix ans à compter de la réception de l'ouvrage, pas de la découverte du sinistre. Un désordre apparu en année 9 peut être décennal ; un désordre constaté en année 11 ne l'est plus — même si la cause est identique.

L'expert doit donc dater les travaux avec soin. En cas d'incertitude, il doit le signaler explicitement dans son rapport, car l'assureur DO ou le conseil juridique du maître d'ouvrage devra décider s'il engage ou non la procédure.

« Le délai décennal est d'ordre public : il ne peut ni être réduit contractuellement, ni suspendu autrement que par la reconnaissance du désordre par le constructeur. »
— Jurisprudence constante, Cour de cassation 3e chambre civile

Distinguer les régimes en pratique

Pour l'expert qui arrive sur un sinistre, voici un arbre de décision simplifié :

  1. Le bâtiment a moins de 10 ans depuis la réception ? → Vérifier si un désordre de nature décennale est possible
  2. La fuite provient d'un élément d'équipement dissociable (robinetterie, chauffe-eau) ? → Garantie biennale si < 2 ans, responsabilité contractuelle sinon
  3. La fuite provient d'un élément incorporé (canalisation encastrée, chape, réseau enterré) et l'ouvrage est compromis ou impropre ? → Décennale probable
  4. Le sinistre n'implique pas de faute constructeur ? → Régime IRSI (assureurs habitation) ou contrat individuel selon le type d'immeuble

Ce cadrage précoce évite deux erreurs classiques : traiter un dossier décennal comme un simple IRSI (le constructeur n'est jamais interpellé, l'assureur habitation assume indûment) ou, à l'inverse, qualifier prématurément de décennal un désordre qui relève du simple entretien.


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