Depuis le 1er janvier 2025, le Décret n°2024-796 du 12 juillet 2024 relatif aux usages d'eaux impropres à la consommation humaine est pleinement applicable. Il autorise, encadre et standardise le recyclage des eaux grises dans les bâtiments — lavabos, douches, bains, lave-linges — pour alimenter chasses d'eau, arrosage des espaces verts et nettoyage des sols. Et le marché suit : en janvier 2026, six entreprises pionnières ont fondé l'AFREG (Alliance Française pour la Récupération des Eaux Grises), syndicat professionnel chargé de structurer la filière.
Pour les experts en recherche de fuite, ce mouvement représente autre chose qu'une avancée environnementale. C'est l'apparition d'un nouveau type de réseau intérieur — distinct du réseau potable et du réseau d'assainissement — avec ses propres points de vulnérabilité, ses propres pathologies, et un cadre assurantiel qui ne s'est pas encore pleinement stabilisé.
Anatomie d'un circuit eaux grises
Un système de recyclage d'eaux grises comprend systématiquement quatre blocs : une collecte sélective (douches, lavabos, bains, lave-linges — jamais les WC, qui produisent des eaux noires), une unité de traitement par filtration mécanique, traitement biologique ou UV, un réservoir tampon en local technique ou en cave, et enfin un réseau de distribution secondaire alimentant les chasses d'eau ou les arrosages.
La classe de qualité requise varie selon l'usage : classe A+ pour l'alimentation des chasses d'eau, moins contraignante pour les espaces verts, davantage exigeante dans les établissements recevant du public sensible. C'est ce réseau secondaire — sous-dimensionné, à faible pression, avec des matériaux souvent différents du réseau potable — qui génère les nouvelles problématiques de terrain pour l'expert.
Les pathologies émergentes à anticiper
Confusion de réseaux et raccordements croisés
C'est le risque numéro un identifié par les installateurs pionniers. Dans un bâtiment avec double réseau intérieur, la probabilité d'un raccordement croisé accidentel augmente sensiblement. Un plombier intervenant en urgence peut confondre la distribution eaux grises et le réseau eau potable, surtout en l'absence d'un marquage colorimétrique rigoureux sur tous les niveaux de l'immeuble.
Le Décret 2024-796 prescrit une identification visuelle distincte du réseau eaux grises — couleur recommandée : violet. Dans les premières installations réalisées courant 2025, les retours de terrain signalent des incohérences de marquage entre niveaux, et des plans de réseau inexistants ou non transmis aux syndics.
Pour l'expert en recherche de fuite, cela implique une étape nouvelle dans le protocole de première visite : cartographier les deux circuits avant d'engager tout diagnostic. Confondre les réseaux peut conduire à des tests de pression inappropriés et à des conclusions erronées sur l'origine du sinistre.
Défaillances spécifiques à l'unité de traitement
Contrairement à un réseau potable standard, un circuit eaux grises intègre des organes actifs : filtres à cartouche, bioréacteurs, lampes UV. Ces composants ont une durée de vie limitée — six à vingt-quatre mois selon les modèles — et peuvent provoquer des sinistres distincts des fuites de tuyauterie classique.
Trois sources de défaillance dominent dans les premières années d'exploitation : les joints de cuve de traitement, particulièrement sensibles en local humide ; les raccords flexibles entre l'unité de traitement et la tuyauterie rigide, vulnérables aux vibrations ; et le débordement du réservoir tampon en cas de panne de sonde de niveau. Ce dernier cas est particulièrement délicat : il se présente comme un dégât des eaux sans fuite réseau proprement dit, ce qui perturbe le protocole de diagnostic habituel.
Protection anti-retour : l'enjeu normatif critique
Le point le plus sensible sur le plan sanitaire et réglementaire concerne la protection contre les retours d'eau grise vers le réseau potable. La plupart des systèmes de recyclage prévoient un appoint potable automatique pour maintenir le niveau du réservoir tampon en période de faible collecte. Ce raccordement doit impérativement intégrer un disconnecteur de catégorie BA conforme NF EN 1717.
Le Décret 2024-796 renvoie explicitement à la NF EN 1717 pour le choix des dispositifs anti-retour. L'expert en recherche de fuite doit vérifier la présence et l'état de ce disconnecteur lors de toute intervention sur un bâtiment équipé d'un système de recyclage eaux grises, et le mentionner dans son rapport.
Tests d'étanchéité : adapter le protocole
La NF DTU 60.1 et les protocoles d'épreuve hydraulique standard sont calibrés pour les réseaux potables sous pression de ville — typiquement 3 à 6 bar. Un circuit eaux grises fonctionne souvent à pression bien plus faible, autour de 1 à 2 bar, avec des matériaux différents : PVC, PE, plutôt que cuivre ou multicouche.
Appliquer le protocole d'épreuve standard sur un réseau eaux grises risque de provoquer des déformations et d'invalider le test. L'expert doit se référer aux préconisations du fabricant de l'unité de traitement, adapter les conditions d'épreuve, et documenter explicitement dans son rapport que le protocole a été ajusté — avec justification.
Ce que l'assureur attend — et ce qu'il ne comprend pas encore
Le marché de l'assurance n'a pas encore standardisé la gestion des sinistres liés aux circuits eaux grises. La Convention IRSI s'applique formellement, mais ses seuils et ses grilles de responsabilité ont été construits autour des réseaux potables classiques. Certains gestionnaires de sinistres n'ont jamais entendu parler du Décret 2024-796.
En cas de sinistre sur un circuit eaux grises, le rapport d'expertise doit préciser : l'identification du réseau en cause (eaux grises ou potable), le type de défaillance (tuyauterie, organe de traitement ou débordement), la conformité ou non-conformité NF EN 1717 pour le raccordement d'appoint, et la nature de l'eau impliquée — car une fuite d'eaux grises non traitées a des implications sanitaires que l'assureur doit intégrer dans sa gestion du sinistre.
Un rapport incomplet sur ces points expose à un refus de prise en charge ou à une contre-expertise.
Une longueur d'avance pour ceux qui s'y préparent
Les installations de recyclage des eaux grises vont se multiplier dans les cinq prochaines années, portées par le cadre réglementaire de 2024 et la pression croissante sur les ressources en eau. Les bâtiments neufs les intégreront dès la conception ; en rénovation, les copropriétés et les gestionnaires immobiliers suivront progressivement.
Pour les experts en recherche de fuite, la montée en compétence passe par deux axes : connaître les schémas d'installation (lire une notice technique, identifier les organes de traitement, comprendre les classes de qualité) et maîtriser le cadre normatif associé — NF EN 1717 pour l'anti-retour, Décret 2024-796 pour la réglementation sanitaire. Ce n'est pas une révolution de méthode. Mais c'est une extension du domaine d'intervention que ceux qui s'y préparent aujourd'hui aborderont avec une longueur d'avance sur le terrain et dans le rapport.
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